Napoléon Premier se vautre dans les escaliers ?

Pour ce premier article de l’année 2026, j’ai choisi de traiter d’un film que je n’ai pas vu sur un sujet qui ne m’intéresse pas, d’un réalisateur qui m’a beaucoup déçu. Au vu des nombreux débats -souvent très politiques- qu’il a soulevé, une certaine neutralité (naïveté ?) me semble étonnement assez pertinent. Plus que le film en lui-même, ce qui m’intéresse, c’est plutôt tout ce qui l’entoure tant avant qu’après sa sortie. Quand on va sur Allo-Ciné, Napoléon (Ridley Scott, 2023) est assez mal noté avec des critiques souvent assez acerbes. Les critiques des spectateurs et des journalistes ont plus tendance à refléter les opinions politiques des rédacteurs que des qualités et des défauts intrinsèques du film.

Ridley Scott n’est plus à présenter, son nom est associé à des franches réussites dont certaines ont servi de base pour des licences connues et lucratives. Pourtant, depuis quelques années, le réalisateur est de plus en plus critiqué pour des films fades, voire franchement inintéressants. Prometheus fut une déception pour les nombreux fans qui ont fantasmé pendant 20 ans des réponses aux énigmes d’Alien, le huitième passager. Le mécontentement a mené à Covenant qui a la lourde charge de redresser le scénario et éclaircir les illogismes et les contre-sens de son prédécesseur. Malgré quelques belles scènes, cette énième suite a surtout permis de se rendre compte à quel point l’univers d’Alien semble fatigué tant il a été exploité pour le meilleur et surtout pour le pire. Le Britannique a probablement lu la Bible pour se faire pardonner ses échecs auprès de la critique et en a tiré des films remarquablement passables : rédemption ratée ! Sa plus grande réussite des dernières années fut de ne pas réaliser Bladerunner 2049 et de laisser carte blanche à Denis Villeneuve.

A ce stade, je tiens à préciser que je suis un grand admirateur de Scott. Si je suis si amer, c’est bien parce que plusieurs de ses films ont indéniablement forgé mes goûts de cinéphiles et mes préférences en matière de création. Pour beaucoup, Napoléon a été vu comme la pesée des âmes finale : ou le film sera un retour du grand Ridley Scott, politique, contestataire, qui se renouvelle avec force, ou bien le film sera le dernier clou dans le cercueil artistique du réalisateur. Quitte ou double. Il y a de bonnes raisons de penser que le film peut être bon ! Pour commencer, Ridley Scott n’est pas un débutant en matière de film historique. D’ailleurs, Le Dernier Duel, film mêlant fiction et histoire, marquait déjà un retour vers quelque chose de plus pertinent. Les Duellistes, son premier film est un chef d’œuvre, malheureusement trop souvent éclipsé par Alien, le deuxième film du réalisateur. Les Duellistes a été acclamé pour ses décors d’une grande beauté et son scénario qui mêle habilement la grande histoire de l’épopée napoléonienne, de l’Espagne au fin fond de la Russie, et la petite, plus personnelle, qui narre la querelle de deux hommes en faisant écho à l’état de l’Europe. Pour ce qui est des points positifs, on peut aussi noter que Napoléon est joué par Joachim Phoenix dont le talent n’est plus à démontrer. Scott et Phoenix ont déjà travaillé ensemble par le passé pour Gladiator, un des films qui a propulsé la carrière de l’acteur et lui a valu une nomination à plusieurs récompenses (dont un Golden Globe) pour son incroyable interprétation de l’Empereur Commode – Imperator Caesar Lucius Aelius Aurelius Commodus Augustus Pius Felix Sarmaticus Germanicus Maximus Britannicus pour les intimes-.

Napoléon, présenté comme une aventure mettant autant à l’honneur Napoléon que Bonaparte, n’est donc pas un projet en terre inconnue. Si le film n’est pas un chef d’œuvre, au moins, les codes du genre, l’esthétique, la période historique et l’acteur principal ne seront pas étrangers au réalisateur. Si les fans de la première heure aux quatre coins du monde attendent Ridley Scott au tournant, ils ne sont pas les seuls.

En France, Napoléon divise toujours, et le nationalisme exubérant des dernières années exacerbe encore plus les positions de chacun. Les tenants traditionalistes continuent de porter aux nues le « grand homme » charismatique,, fin stratège qui a mis l’Europe à genoux mais aussi un homme qui reprend de multiples aspects des conquérants de l’Antiquité, comme successeur symbolique à la Grande Rome ou Alexandre le Grand tout en incarnant la modernité militaire; « Dieu est du côté de la meilleure artillerie » affirme d’ailleurs l’intéressé. Pour d’autres, il vaut mieux mettre en avant son code civil, seul élément qui est finalement entré dans la postérité. D’un côté, le Napoléon flamboyant, guerrier et civilisateur, celui que l’on retrouve sur les peintures, en pleine réflexion sur le temps face au Sphynx, ou au cœur de l’action, sur son cheval dressé.

De l’autre côté du spectre politique, les « anti-Napoléon » qui ne voient en lui qu’un tyran sanguinaire qui a perverti les idéaux de la Révolution et des Lumières. Sa progression en Europe, d’abord bien accueillie par des peuples qui espéraient un libérateur face à des royautés vieillissantes se change rapidement en horreur quand les bains de sang s’enchainent, que les exactions s’ébruitent. L’Espagne tombe dans une violente guerre civile pendant sept ans qui voit périr 650 000 Espagnols (250 000 soldats, 400 000 civils) et 217 000 Français1 et marque l’époque. Les Allemands ont construit une partie de leur roman national autour de la Widerstand, la résistance farouche d’engagés, cachés dans les vastes forêts qui ont mené une guerre d’embuscade face aux Impériaux. Dans sa postérité, le tombeau de l’Empereur aux Invalides est un symbole de propagande, un mensonge à abattre. On trouve dans cette tendance une version radicalisée du renouveau historiographique des dernières décennies qui questionne les fondements du roman national français.

Plus qu’à un homme, Napoléon s’attaque à un mythe. Un mythe fondateur qui divise à l’extrême les Français. Avant même sa sortie, en n’ayant pour source que les bandes annonces, le film suscitait déjà des réactions très diverses, tout le monde y allant de son commentaire. Les passages de vie intime ont fait craindre à certains que le film de Scott « ridiculise » l’Empereur, ce qui serait à n’en pas douter insulter la France (!?) alors qu’à gauche est revenue la crainte que le grand spectacle des batailles fasse oublier la face sombre des conquêtes d’un Napoléon qui ressortirait héroïsé par le film. Scott avance en terrain miné. Rapidement après la sortie, des pseudo-historiens ont jailli de tous côtés sur les réseaux sociaux pour pointer toutes les erreurs concernant les uniformes, grades etc… Par exemple, comment le réalisateur a-t-il pu commettre l’inexcusable erreur de montrer les cheveux de Marie-Antoinette alors que les condamnés sont toujours rasés avant décapitation ? Tout le monde a son mot à dire, son anecdote, son démenti, son insulte….

Quelques commentaires pris sur JV.com

Pendant plusieurs mois, Napoléon a fait couler bien de l’encre, avant que tous et toutes ne partent à la recherche d’un nouveau sujet de discorde. Alors non, je n’ai pas vu le film. Par contre, j’ai été un spectateur méticuleux et fasciné par l’étendue des réactions, de l’ultradroite nationaliste et passéiste à l’extrême gauche farouchement anti-bonapartiste. Parfois, je me suis même demandé si tout le monde avait bien vu le même film ! A peine sorti, le film est épinglé par tous. Les journaux se sont tous dégotés un historien pour le critiquer, dans une surenchère à qui en fera le plus.

Evidemment, on approche tous une œuvre avec des a priori, des attentes, mais il faut aussi pouvoir rester ouvert à ce qui proposé et je pense que c’est justement ce dernier point qui a été omis par bon nombre de spectateurs véhéments. A défaut de savoir ce qui allait être projeté, on dirait que tout le monde avait son film à soi. Napoléon n’a pas été vraiment jugé comme un travail d’art mais comme un documentaire qui se doit d’être objectif. Pourtant, c’est une fiction, et Scott le répète à qui veut bien l’entendre, et il est le premier à reconnaitre s’être écarté de certains faits, voire d’en avoir inventé. Ce problème se pose plus largement à toute narration touchant à l’histoire : jusqu’à quel point peut-on modifier le cours des choses ? Peut-on laisser le public choisir ce qui est sacré, intouchable ? J’ai beaucoup aimé le livre Violence contre conscience (Stpehan Zweig, 1936), lu dans le cadre de mes études portant sur l’humanisme, la Réforme et les guerres de religions. Pourtant, je sais bien que Zweig n’a pas fait un livre d’histoire; il a livré sa propre vision de l’époque, en mêlant faits historiques, spéculations, inventions. Il va sans dire que faire de Jean Calvin un proto-Hitler relève l’imagination, cependant l’ensemble du livre donne un aperçu saisissant des mentalités, des tensions religieuses, des rivalités intellectuelles et ainsi de suite. Le terme biopic est lui-même assez problématique, dans ce sens là : on fourre sous cette étiquette des films qui vont du documentaire historique à l’exégèse fantasque. Malheureusement pour lui, Napoléon a vu sa part artistique sinon niée en bloc, tout du moins rejetée dans un coin; celui des « belles images ». A en croire certains, le travail de Scott doit se cantonner à faire de jolies scènes, en oubliant au passage toute la part « conteur » du métier de réalisateur.

Napoléon est plus qu’un film, c’est la bouée de sauvetage de Ridley Scott que les spectateurs déçus crèveront à la moindre occasion, un film qui réveille des querelles irrésolues -irrésolvables ?- entre les Français à propos de leur histoire, tour à tour glorifiée ou violemment critiquée. Napoléon, c’est tout ça, et même beaucoup d’autres choses, et paradoxalement beaucoup de choses creuses qui m’étonnent.. Je ne suis pas allé voir le voir, je ne le verrai pas justement pour éviter d’entrer dans une étrange boucle de débats qui me semblent stériles. Non. Le jour de sa sortie, j’ai revu une énième fois Les Duellistes d’un certain R. Scott avant de chercher des peintures qui ont pu inspirer la direction artistique du film. Une très agréable et calme journée.

— A l’heure où j’écris cet article, Nolan a annoncé depuis quelques mois la sortie de son prochain film : L’Odyssée. L’histoire bégaye: les pseudo-historiens se réveillent pour hurler que les armures ne sont pas de la bonne époque et que le film semble ne tenir aucun compte du contexte historique décrit dans le livre d’Homère. Il est étonnant que l’art soit toujours soumis à de tels procès. Depuis une bonne décennie, une impression ne me quitte pas : il y a un regard inquisitorial et réactionnaire qui plane sur la création, et même l’imagination de manière plus générale; une ombre qui ne juge que par un certain vrai et un certain réel.

  1. Cf. Infographie de l’Empire napoléon, Vincent Haegele et Frédéric Bey, 2023 ↩︎

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